Cézanne, l’Aixois qui valait 250 millions de dollars

Publié le mercredi 08 février 2012 à 17H12
« Les joueurs de cartes » a été cédé lors d’une transaction privée par les héritiers d’un milliardaire grec à l’Etat du Qatar. Cette toile peinte au Jas-de-Bouffan à la fin des années 1890 est aujourd’hui l’oeuvre d’art la plus chère du monde

Il existe de nombreux travaux préparatoires mais seulement cinq tableaux des « Joueurs de cartes », qui font aujourd’hui partie des collections des plus prestigieux musées du monde. Paul Cézanne a peint ces paysans dans la bastide aixoise du Jas-de-Bouffan entre 1892 et 1895.
Photo DR
Son père, banquier, goûtait peu sa vocation artistique. Il aurait préféré voir Paul faire son droit à Aix-en-Provence plutôt que tenir une palette de couleurs. Un siècle plus tard, l’émirat du Qatar met les frayeurs paternelles de Louis-Auguste Cézanne au tapis : une transaction annoncée à 250 millions de dollars fait d’une pièce de la petite production du maître aixois – 850 peintures au total – l’oeuvre la plus chère du monde.
Depuis longtemps déjà, l’histoire de l’art avait placé Cézanne dans son panthéon. Le très coté Picasso disait : « Il est notre père à tous« , Matisse le considérait comme « une sorte de Bon Dieu de la peinture« . Il est aujourd’hui le nabab du marché. Artnews classait, en 2003, Les joueurs de cartes comme l’une des oeuvres les plus désirées au monde. Et pour cause : celle acquise par la famille royale du Qatar est la dernière d’une série de cinq qui demeurait encore dans une collection privée. En l’occurrence celle de l’armateur grec George Embericos, qui avait ouvert les négociations pour céder son chef-d’oeuvre quelque temps avant sa mort en 2011.
Plus chère que le PSG
Deux grands marchands américains auraient mis sur la table plus de 220 millions de dollars, mais ont vu leurs espoirs s’envoler face à la surenchère quatarie. Un investissement colossal, près de deux fois supérieur à celui du PSG. « C’est le dernier tableau de la série, le plus abouti« , explique Denis Coutagne, conservateur en chef du patrimoine et spécialiste de Cézanne. Mais plus qu’un monument en peinture qui annonce le cubisme en grand format (97 cm x 130 cm), le Qatar s’achète une image, un standing dans cette course culturelle dopée aux pétrodollars.
Alors qu’Abu Dabhi (Émirats arabes unis) prévoit d’ouvrir en 2013 un musée Guggenheim et un Louvre, Doha a déjà inauguré en 2008 son Museum of Islamic Art. C’est là que seront peut-être exposés le jardinier des Cézanne, Paulin Paulet, tapant le carton avec le père Alexandre (l’homme à la pipe) à la fin du XIXe dans la campagne tranquille du Jas-de-Bouffan, à Aix. À moins que ce ne soit à l’Arab Museum of Modern Art, actuellement en cours de rénovation sous les crayons de l’architecte – français lui aussi – Jean Nouvel.
« Les clients sont aujourd’hui mondiaux »
« Pour le marché de l’art, cette vente confirmerait trois enseignements majeurs de la période récente : la demande pour les chefs-d’oeuvre est toujours aussi forte et les clients sont prêts à les acheter à des prix très élevés, souligne Guillaume Cerutti, vice-président de Sotheby’s Europe. Les clients sont aujourd’hui mondiaux, et non plus seulement occidentaux comme il y a une dizaine d’années. Les transactions privées peuvent dans certains cas atteindre des prix aussi élevés, et même bien plus élevés, que les ventes publiques« .
Reste que le montant de la transaction est en dehors de toute rationalité : l’an dernier, le musée Granet aixois achetait à Sotheby’s un portrait d’Emile Zola, signé Cézanne. Une oeuvre de jeunesse estimée entre 600 et 800 000 euros et cédée 400 000 à l’institution après avoir fait chou blanc en vente publique. En 2006, les Sainte-Victoire – autre série majeure de l’oeuvre cézanienne – exposées au musée aixois étaient assurées 50 millions d’euros pièce. « On peut se réjouir qu’Aix ait un peintre dont la valeur atteint un tel niveau international, c’est qu’il y a un désir. Parlez de Cézanne à n’importe qui et on vous citera les pommes, les Sainte-Victoire et les Joueurs de cartes, reconnaît Denis Coutagne. Malheureusement, cette oeuvre risque d’entrer dans des circuits d’exposition qui échappent au quidam. En France, un musée comme Orsay (qui a la plus belle collection de Cézanne, ndlr), face à de telles transactions, ne pourra jamais s’aligner« .
Trois questions à Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l’Orient : « Le Qatar est en train de nous endormir »
- Peut-on tout acheter à coups de milliards, est-ce bien moral ?
Antoine Sfeir : Pour acheter, il faut un vendeur. Et si ce dernier se laisse tenter, il n’y a plus de limites. Il faut à un moment donné qu’on se réveille et qu’on agisse comme des citoyens. Il ne faut pas oublier que le Qatar a aidé les djihadistes en Libye, les frères musulmans en Égypte et Tunisie. Il s’est servi d’eux comme tremplin vers la victoire aux élections. À partir de ce moment, ils ne sont plus nos alliés, contrairement à ce qu’ils peuvent dire.
- Peut-on aller jusqu’à parler de pillage culturel ?
A.S. : Pillage intellectuel, culturel, industriel, oui. Cela pose un problème moral, éthique, de souveraineté. Aujourd’hui, nous sommes tous fascinés par le Qatar. Grâce à leur politique de communication, ils sont en train de nous endormir à coups de milliards en nous disant qu’ils sont les plus francophiles des États du Golfe, alors que personne ne parle français là-bas. C’est une stratégie pour exister. Le Qatar, c’est quoi ? 100 000 nationaux qui n’ont jamais travaillé de leur vie et font travailler les autres pour eux. Ils veulent se poser en rivaux des Saoudiens. C’est la grenouille qui veut se faire plus grosse que le boeuf. Je sais que mon discours n’est pas politiquement correct mais ils essayent de se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas. Ils sont en train de dévoiler leurs relations internationales. Al-Jazeera par exemple, n’est qu’une vitrine pour les islamistes.
- Que faut-il faire alors pour enrayer cette spirale ?
A.S. : Il faut qu’il y ait un engagement politique, industriel et citoyen. On laisse filer un Cézanne à l’étranger, c’est regrettable ! Même nous, citoyens, ne sommes plus mobilisés. Alors oui, il y a un vrai danger. Celui, notamment, de les voir verser 50 millions dans les banlieues françaises sans passer par un organisme gouvernemental. Ils vont donc vraisemblablement donner de l’argent à des associations islamistes. Et nous, on les laisse faire, juste parce que c’est le Qatar.
Alexandra DUCAMP et Emilie DAVY
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